Lecture gratuite : le prologue d'Aila et la Magie des Fées de Catherine Boullery
La saga d'Aila  fantasy


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Note : 4.6 / 5 avec 261  critiques top

Le prologue d'Aila et la Magie des Fées en lecture gratuite

Toutes les histoires ne commencent pas de la même façon, sauf les contes de fées, alors…

Il était une fois le pays d'Avotour où il faisait bon vivre. Bordée à l'ouest par la montagne et bercée à l'est par la mer, cette contrée bénie reflétait un juste équilibre en toutes choses : le chaud et le froid, les plaines et les vallons, les prés et les forêts. La légende racontait que, pendant des siècles, les fées y avaient vécu en harmonie avec les hommes, et cette entente aurait pu durer pour l'éternité grâce au respect d'une seule et unique règle : l'amour entre une fée et un homme ne pouvait exister. Malheureusement, ce qui était défendu arriva : un regard suffit à deux êtres égarés pour s'aimer et transgresser l'interdit absolu. Fées, familles et amis cherchèrent à les séparer, mais sans aucun succès. Les amants connaissaient pourtant la fin terrible qui les attendait, le corps de l'un distillant un poison à l'autre, mais ils la préférèrent à une vie où ils ne seraient plus unis. Isolés, désavoués, ils finirent par s'enfuir, quittant leur pays pour un lieu lointain et perdu où, de leur amour illicite, naquirent des jumeaux. Conscients de leur condamnation par le mal qui les rongeait de l'intérieur et empirait chaque jour, alors, tant qu'ils le pouvaient encore, ils embrassèrent leurs descendants une dernière fois, les confièrent à la Terre, puis, main dans la main, avancèrent dans l'eau d'un lac noir pour y mourir ensemble. Ainsi s'acheva cet amour interdit. Mais se doutaient-ils qu'ils venaient de bouleverser l'avenir de façon irréversible ?

Les fées et les hommes d'Avotour, qui les recherchaient depuis leur fuite, ne retrouvèrent que leurs corps sans vie, au fond du lac, enlacés à tout jamais. D'une pensée, les fées cristallisèrent les deux amants en hommage à leur passion, en dépit de la folie dont elle était empreinte, pour que jamais un tel drame ne se reproduisît entre les deux peuples. Des bébés, personne ne trouva trace ; ce fut comme s'ils n'étaient jamais nés. Peut-être étaient-ils finalement morts du même mal que leurs parents…

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À la suite de ce triste événement, au pays d'Avotour, il fut conté qu'hommes et fées prirent une grave décision : elles continueraient à vivre près d'eux pour les protéger, mais deviendraient invisibles à leurs yeux, évitant ainsi toute nouvelle tentation. Il fut également dit qu'un jour les fées reviendraient parmi les hommes afin de sauver le monde quand elles auraient donné leur pouvoir en héritage à un être humain.

Et la vie poursuivit sa course, insensible à cette douloureuse séparation… En Avotour, les fées avaient disparu depuis trop longtemps et ses habitants avaient fini par oublier tout le bien qu'ils leur devaient. D'elles ne restèrent que des légendes infinies, de celles que les troubadours contaient dans les auberges ou sur les places publiques, dans le silence curieux et recueilli de la population. Ainsi, le temps effaça tout souvenir des mémoires et seuls quelques rares exaltés continuèrent à croire en leur existence. Comme le symbole d'une époque révolue, elles n'apparurent plus que dans la devise du royaume : « Pays des fées, Avotour fut, est et sera » et dans quelques expressions populaires.

Alors qu'un terrible danger étendait son ombre sur la Terre, sous la forme de mille tentacules d'une noirceur effarante, notre histoire commença : celle d'une jeune fille comme les autres, ou presque, mais que quelqu'un, quelque part, avait retenue pour un destin exceptionnel. La journée se terminait et Aila était assise sur une pierre. Elle était assez grande pour son âge et ses cheveux noirs, nattés en une longue tresse, tombaient dans son dos, tandis que des larmes bordaient ses yeux aux pupilles sombres. Du haut de ses seize ans, elle portait sur ses épaules un fardeau bien trop lourd pour une si jeune demoiselle. Comment avait-elle réussi l'exploit de naître en perdant tout ? Et comment pourrait-elle réparer le tort qui lui avait été causé ? Être la fille d'un des combattants les plus valeureux du royaume d'Avotour et ne pas exister à ses yeux constituaient sa triste réalité… Son père, Barou Grand, était un géant à la barbe rousse et au regard bleu, un homme aussi haut que large, animé par une force herculéenne. Vingt ans auparavant, un petit groupe de Hagans, barbares sanguinaires d'un pays frontalier prêts à les envahir, attaqua le carrosse qui transportait Mélinda, la châtelaine d'Antan — un comté d'Avotour — et sa dame de compagnie, Efée. Le hasard décida que Barou, qui passait par là juste entouré d'une poignée de compagnons, les avait secourues. À neuf contre vingt, ce colosse trucida à lui seul dix guerriers hagans sous les regards épouvantés, mais émerveillés de ces dames, alors qu'il ne voyait que les yeux noirs et brillants de l'une d'entre elles, une jeune femme brune au sourire enchanteur. Après les avoir mises en sécurité, il remporta les combats déterminants des dernières grandes batailles qui sauvèrent Avotour. Les hommes qui combattaient à ses côtés l'auraient suivi les yeux fermés, même dans la mort, tandis que sa valeur et son courage devenaient les plus beaux symboles du pays. L'histoire retint que l'amour porta le futur grand héros à vaincre les Hagans, qui se tenaient tranquilles depuis cette victoire. Il ne lui resta plus ensuite qu'à gagner le cœur de la demoiselle aux prunelles sombres.

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Honoré pour ses exploits par le roi et Avotour, il reçut en récompense un titre et un manoir qu'au lieu d'occuper il mit en fermage pour partir s'installer à Antan et courtiser Efée. Cette dernière ne tarda pas à succomber, avec grâce, à cette cour discrète et attachante, puis à l'épouser six mois plus tard avec la bénédiction des châtelains du comté, Elieu et Mélinda. Ils demeurèrent au château où Barou fut nommé maître d'armes, pour la plus grande fierté de tous ses habitants. Sa célébrité attira de jeunes seigneurs en quête de reconnaissance, amenant le héros à créer une école destinée à les former. Petit à petit, un immense terrain d'entraînement fut érigé à Antan, qui s'enrichit par la suite d'un manège, puis d'un champ de courses, afin de satisfaire tous les besoins. Comme quoi il fallait peu de choses pour que le bonheur devînt réalité… Quelle fille ne serait pas fière d'avoir un père comme celui-ci ?

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Aujourd'hui, sa vie semblait sans avenir à Aila. Et pourtant, tout aurait pu devenir tellement merveilleux : enfant désiré, enfin, en apparence, une mère dévouée et adorable, un père impatient de chérir son héritier qui fut, de fait, une héritière… Et là, tout bascula : à l'instant où il découvrit qu'elle n'était qu'une fille, Aila disparut de son existence comme si elle n'était jamais née. Sur le moment, Efée, fatiguée par l'accouchement, n'avait pas compris à quel point la cassure se révélait irrémédiable. Elle avait fait de son mieux, par la suite, pour entourer son enfant d'amour, espérant ainsi compenser l'attitude déconcertante de son mari. Autour d'elle, elle avait sollicité toutes les personnes qu'elle appréciait pour protéger sa fille, déniée par son père. Mélinda, la châtelaine d'Antan, la prit régulièrement avec ses enfants, comme un des siens. Hamelin, le mage du château, devint son précepteur. Lui qui ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses grimoires avait été séduit par ce bébé. Séduit était-il le terme approprié ? Interloqué ? Fasciné ? Toujours était-il que ce fut probablement la seule fois de sa vie où il vint tapoter avec douceur la tête d'un nouveau-né, le regard empreint d'une gravité soudaine. Et, surtout, il y eut Bonneau, son oncle, le frère de son père qui, jour après jour, prit sa petite nièce un peu plus à l'abri de son aile.

Efée, partagée entre deux amours, ne comprenait pas comment Barou pouvait se conduire en mari enflammé, tendre et prévenant, alors que, simultanément, il affichait une indifférence insoutenable dès qu'il s'agissait de sa fille. Tandis qu'elle se remettait péniblement de la naissance, elle percevait le déchirement que représentait pour son époux l'absence d'héritier mâle. Loumie, l'accoucheuse d'âmes, lui avait, avec la plus grande fermeté, déconseillé une autre grossesse, mais Efée y songeait pour rétablir l'équilibre qui avait disparu dans sa vie. Elle voulait une famille, une vraie, avec un père pour ses enfants. Que s'était-il donc passé dans la tête de cet homme, droit et honnête, pour en arriver à rejeter son unique fille ? Essayant une nouvelle fois d'en découvrir la raison, elle avait poussé suffisamment loin la discussion pour que Barou bloquât définitivement toute tentative d'en parler plus avant. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, animé d'une colère glaciale et tranchante, incontournable, insurmontable. Alors, une bonne année après la naissance d'Aila, malgré les réticences de son mari et l'opposition farouche de Loumie, elle tomba de nouveau enceinte, l'espoir vibrant au fond de son cœur de tout réparer en accouchant enfin d'un garçon.

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La vie quotidienne d'Efée s'était naturellement divisée en deux. Quand le soir venait, elle confiait sa fille à son oncle, tandis que, dans la journée, elle s'en occupait pendant que son époux assurait son rôle de maître d'armes. Il était son champion et excellait dans tous les types de combats. Aucune arme blanche ne recelait de secrets pour lui et il était un combattant à mains nues hors pair. Vénéré par ses élèves, respecté par ses pairs, ce héros n'attendait qu'un fils pour marcher dans ses traces. Efée le savait, elle lui donnerait ce garçon tant espéré ! Après, tout irait mieux. Au fur et à mesure que sa grossesse avançait, elle se sentait de plus en plus épuisée et Loumie, inquiète, lui rendait visite fréquemment pour évaluer son état. Quand la future mère ne réussit plus à se lever, Mélinda vint prendre de ses nouvelles chaque jour, récupérant Aila pour la ramener parmi ses enfants. Bonneau, lui aussi très présent, soulageait Efée : il emmenait la petite fille s'occuper des chevaux en la fixant sur son dos avec une pièce en cuir qu'il nouait sur sa poitrine. Cette façon de procéder fit sourire tous ceux qui le croisèrent, mais personne ne s'en moqua. Tous respectaient cet oncle qui se comportait mieux qu'un père.

Bonneau, frère de Barou, ne lui ressemblait pas. Certes grand, il n'avait rien d'un colosse. Il avait hérité d'une teinte de cheveux plus sombre que celle de son frère et d'une carrure plus modeste qui ne l'empêchait pas de l'égaler en force. Comme lui, il avait développé une agilité extraordinaire, doublée d'un impressionnant sens de l'équilibre. En sa compagnie, une des premières chutes d'Aila se termina dans un magnifique tas de fumier bien frais, au profond désespoir de l'oncle. Cependant, il se débrouilla tout seul pour la nettoyer des pieds à la tête et la rendit à sa mère propre comme un sequin neuf… Quand l'histoire, qui circula autour du château, revint aux oreilles d'Efée, elle commença par sourire avant d'éclater de rire. Elle eut l'intime conviction que sa solution de rechange était la bonne et que Bonneau deviendrait l'homme de la situation. Sa détermination à protéger Aila s'en trouva alors renforcée.

Quand arriva le moment de la naissance, Aila venait de fêter ses deux ans et demi. En digne futur père, Barou se précipita au chevet de sa femme et ne la quitta plus, malgré Loumie qui ne cessait de le houspiller. Par les fées, un homme n'avait rien à faire là ! Mais, bon gré, mal gré, elle fut bien obligée de tolérer sa présence, car il voulait rester à tout prix. Enfin, le fils tant attendu naquit et le couple savoura un bonheur inoubliable. Barou resplendissait et Efée sentit l'espoir renaître en elle avec l'arrivée de ce petit garçon. Pour sa part, Loumie se montrait plus taciturne que jamais. Cependant, comblés, les nouveaux parents ne prêtèrent aucune attention à son mutisme marqué.

En une seule nuit, Efée perdit toutes ses illusions ; la naissance d'Aubin n'avait rien changé à l'attitude dédaigneuse de Barou envers sa fille qui ne représentait pas plus aujourd'hui qu'hier, et elle en ressentit un désespoir profond. Elle adorait son mari, mais sa réaction créait une blessure insupportable dans son existence qu'il ne paraissait ni entendre, ni comprendre. Elle se sentait si fragile qu'elle décida que, dès maintenant, elle devait agir pour le bien d'Aila. Malgré sa faiblesse, elle écrivit plusieurs lettres, ses enfants à ses côtés, pour profiter de leur présence tant qu'elle le pouvait encore. Toute à son projet, elle reçut Mélinda, puis Bonneau et, enfin, Hamelin. Le déclin de ses forces ne l'empêcha pas de passer avec chacun beaucoup de temps à convaincre et planifier. Son élocution devenait difficile, sa respiration hachée, mais elle se devait d'achever sa démarche : l'avenir de sa fille était en jeu. Au désespoir de voir l'état de la dame de son cœur se dégrader chaque jour davantage, Barou désertait ses heures d'entraînement pour être à ses côtés. Personne n'aurait songé à lui en adresser le moindre reproche, tant leur amour était cité en exemple en Avotour. Pour éviter des croisements critiques, Efée avait chargé Loumie, si présente auprès d'elle, d'escamoter Aila avant chacune des arrivées de son père. Une paix apparente au sein du foyer fut ainsi préservée…

Efée augurait sa mort proche, c'était juste une question d'heures… Elle avait réalisé tout ce qu'elle pouvait pour Aila, mais son cœur n'en battait pas avec plus de légèreté pour autant, car elle abandonnerait son mari, ses enfants, dont sa fille qui avait tant besoin de sa tendresse. Comment Aila, qu'elle chérissait, arriverait-elle à grandir en force et en confiance malgré l'ombre de Barou ? Quand la vie ne tint plus qu'à un souffle dans sa poitrine, Efée jeta un dernier regard vers l'homme qu'elle avait aimé plus qu'elle-même, sa main posée sur la sienne, sourit à Aubin que Barou berçait dans ses bras, et pressa contre elle une poupée de chiffon, cachée sous les couvertures, symbole de l'amour qu'elle éprouvait pour sa fille. Soudain, sa lumière intérieure s'éteignit, plongeant le cœur de ceux qui l'estimaient dans de profondes ténèbres…

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Le château porta son deuil, tandis que la douleur terrassait ce géant de Barou, avec cruauté. Cependant, entouré par ses amis et serrant son fils contre lui, il décida de poursuivre sa route pour son enfant, dans la mémoire de sa merveilleuse femme.

Définitivement chassée de l'habitation familiale, Aila s'installa chez Bonneau, dans la maisonnette attenante aux écuries. Elle essayait de comprendre avec son cœur de petite fille de presque trois ans où était passée sa maman, pourquoi elle avait un frère avec lequel elle ne vivait pas et un père qui ne la regardait jamais. Comme elle ne trouva aucune réponse, elle se renferma sur elle-même et cessa de parler. Pourtant, son oncle se dévoua pour sa nièce, mettant tout en œuvre pour qu'elle se sentît chez elle. Dans son unique pièce, il lui aménagea une chambre, séparée de la partie commune grâce au paravent offert par Mélinda. Pour la meubler, il lui donna son lit et son armoire. Ensuite, après avoir percé un trou dans le plafond, il se créa un minuscule endroit dans les combles pour y dormir, accessible par une échelle. Chaque jour, il prenait soin d'elle comme s'il s'agissait de sa propre fille, la nourrissait, l'habillait, la sortait. Elle l'accompagnait lorsqu'il s'occupait des chevaux ou qu'il s'entraînait au kenda, un bâton de combat peu répandu comme arme au royaume d'Avotour. Il passait ainsi des heures le soir à répéter inlassablement des figures qu'il réalisait même en chevauchant, sous le regard attentif d'Aila qui ne se plaignait jamais. De fait, elle n'en perdait pas une miette, enfin, quand elle ne s'endormait pas à même le sol, vaincue par la fatigue. Il lui apprit à monter à cheval, à les dresser et à les soigner. Il lui enseigna les herbes, les mélanges, les massages et, sans un mot, elle retenait et reproduisait.

Hamelin, le mage, éprouva plus de difficultés pour s'habituer à donner des cours à une enfant qui demeurait silencieuse pendant l'apprentissage de la lecture. Cependant, quand elle levait ses grands yeux, aussi noirs que ceux de sa mère, où brillait cette immense lueur d'intelligence, il savait que son mutisme ne l'empêchait pas de comprendre. Alors, il continuait ses leçons comme si de rien n'était. Il vérifiait de temps à autre ce que signifiait son regard avant de poursuivre ou de recommencer. Elle apprit très vite à écrire et à calculer. Il lui donna des livres à lire pour une semaine qu'elle lui rapportait le lendemain ou le surlendemain. S'il fut plus que surpris de sa rapidité à déchiffrer et à acquérir tout concept, il en accepta l'idée et lui offrit son enseignement avec enthousiasme. Lui, que les enfants agaçaient passablement avec leurs intarissables bavardages et leur aptitude prononcée à ouvrir la bouche pour brasser de l'air, se trouvait plus qu'heureux de cette petite fille qui se taisait… Il décida de partager tout son savoir et entreprit de lui inculquer ses connaissances sur les plantes, l'anatomie, les langues des différents pays voisins, l'histoire, les sciences, les lois et tant d'autres notions et expériences qui le passionnaient. Impassible, elle le suivit dans les dédales de son érudition, même, lorsqu'emporté par un sujet, il sautait du coq à l'âne.

En dépit de son silence, Aila était acceptée de tous et aussi appréciée ; elle grandissait, serviable et agréable, malgré de rares sourires… Tout en le regrettant, chacun mettait son mutisme sur le compte de toutes les épreuves qu'elle avait traversées. Seuls les élèves de son père la rejetaient sans sourciller. Ils avaient choisi leur camp, celui de Barou et, si leur maître ne voulait pas d'elle, c'était qu'elle n'en valait pas la peine ! Il ne fallait pas qu'elle approchât la zone d'entraînement de trop près : elle y recevait railleries et quolibets auxquels elle ne pouvait répondre. Mais c'était plus fort qu'elle. Elle cherchait à entrevoir son père, ce héros, et à voir grandir Aubin qui ne quittait pas son géniteur d'une semelle. Il se comportait comme son ombre, mais en plus petit… Si son frère faisait de son mieux pour imiter Barou, Aila, rien qu'en le regardant, était persuadée qu'il n'en révélerait jamais le même talent. D'où tenait-elle cette certitude ? Elle l'ignorait, mais, pour elle, Aubin ne manifestait pas cette énergie rayonnante que dévoilait l'âme des grands…

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Extrait gratuit d'un des livres de la saga d'Aila offert par Catherine Boullery, auteure de fantasy (autres passages sur Amazon). Excellente lecture ;)

Aila tira la même pièce que Pardon Juste. Elle fronça les sourcils. Elle l’avait toujours considéré comme un modeste combattant, mais là, il apparaissait nettement meilleur qu’elle l’escomptait. Il serait probablement difficile de le battre… Il souhaitait un combat à mains nues et elle avait choisi le kenda.
À leur entrée dans l’arène, Pardon Juste la salua – au moins, il avait retenu l’avertissement du prince Avelin – et lui sourit. Elle y répondit brièvement. À l’occasion de leurs premiers mouvements, ils se testèrent mutuellement et Aila se réjouit : elle allait se régaler, car, à l’évidence, il manifestait une grande agilité, de la rapidité et une finesse extrême dans ses réactions. Elle se concentra, cherchant des défauts qu’elle trouva avec peine dans sa façon de se mouvoir, même si elle nota un léger déséquilibre à la réception quand il sautait sur le côté droit. Elle décida d’attaquer, l’amenant à bondir sur la droite pour profiter de cette minuscule faiblesse. Elle faillit réussir, mais la souplesse du jeune homme l’aida à se dégager in extremis.
— Bravo ! Vous avez déjà remarqué mon premier point faible. Malheureusement pour vous, je le connais aussi et j’ai beaucoup travaillé pour y remédier ! À mon tour de lancer l’offensive !
Pardon exultait ouvertement. Sans se déconcentrer, Aila essaya de comprendre où il voulait en venir. Il tenta une attaque qui paraissait classique, mais qu’il agrémenta avec une originalité trompeuse dans son déroulement. Il en fallut de peu pour qu’elle se fît surprendre et se dégagea de justesse.
— Vous êtes impressionnante… commenta-t-il, en souriant.
Mais que cherchait cet abruti ? À lui faire du charme pour la faire flancher ?
— Beau parleur, va ! murmura-t-elle entre ses dents.
Elle changea rapidement d’avis, Pardon était clairement ravi de se battre avec elle. Chacun multipliait les attaques parées par l’autre et, connaisseur, il se fendait d’une moue approbatrice. Puis vint l’idée de génie qu’elle attendait. Elle le laissa réussir un enchaînement dont elle pressentait la finalité et au moment où, enfin, il allait l’immobiliser, certain de sa victoire, elle se dégagea d’un violent coup de reins, puis inversa la position. Elle entoura sa gorge avec ses deux jambes, bloquant son bras sur sa poitrine quand le gong final retentit. Elle le libéra immédiatement et celui-ci se releva, radieux :
— Vous êtes une vraie championne. J’ai pris un rare plaisir à vous combattre.
Il lui tendit la main qu’elle serra avec entrain.
— J’escomptais pourtant bien marquer quelques points dans ce combat parce qu’au kenda, vous m’écraserez, je le sais ! Quant aux points, plouf, plouf, je viens de me faire battre par une fille et dans quelque temps, aïe, aïe, aïe, je vais recommencer !
Pardon parlait de son échec avec un détachement incroyable, comme s’il s’en amusait. Il ne semblait pas le moins du monde en colère après sa défaite. Au contraire, il appréciait sa valeur et le plaisir qu’il avait pris à la combattre… Aila hésita avant de se lancer :
— Vous voulez que je vous montre les enchaînements de base au kenda et ainsi, j’affronterai un adversaire intéressant.
À son tour, il afficha un air surpris :
— Pourquoi le feriez-vous  ? s’étonna-t-il.
— Je n’aime pas les victoires faciles, se contenta-t-elle de répondre, en haussant les épaules.

Ils passèrent tout leur temps de repos avant le deuxième combat à s’entraîner. Bonneau avait prêté son kenda à Pardon qui se révéla vraiment très doué. Il donnait l’impression, comme elle, de sentir les mouvements en lui, de les intégrer sans le moindre effort comme s’ils avaient toujours fait partie de lui. Elle avait croisé peu d’apprentis de l’école aussi habités naturellement… Tellement passionnés dans leur échange, ils ne s’aperçurent pas du nombre croissant de regards, même parmi les élèves de Barou qui passèrent leur pause à les observer, voire à les envier…
Quand enfin leur tour vint, elle n’eut pas envie de le battre tout de suite. Elle lui donna l’occasion de montrer ce qu’il avait appris en très peu de temps sur des enchaînements simples. Il se débrouilla très bien malgré les nombreuses petites fautes qu’il commit et dont elle aurait pu profiter.
— Aila, vous devez prouver ce que vous valez au kenda. Assez joué, cessez d’amuser la galerie et finissons-en, voulez-vous ! lui murmura Pardon, ses yeux rieurs fixés sur elle.
Et ce fut ce qu’elle fit ! Il tenta de se défendre, mettant au point des stratégies ingénieuses qui combinaient plusieurs enchaînements, mais il se fit battre à plate couture tant Aila semblait voltiger dans les airs, imprévisible, intouchable, tout simplement imbattable… Son kenda fendait l’espace comme si une vie propre l’animait. Le spectacle était à couper le souffle… que perdit Pardon, plié en deux, quand, voulant parer un dernier assaut, il reçut en plein ventre le bâton juste destiné à le frôler. Aila se précipita vers lui, tandis que le gong retentissait.
— Pardon, vous allez bien ?
Il lui adressa un signe de la main pour lui dire oui, mais mit plusieurs minutes pour retrouver quelques couleurs et sa respiration.
— Ouf, ça va mieux et dire que vous m’avez à peine effleuré ! S’ils ne vous choisissent pas comme nouveau commandant de leurs armées, c’est qu’ils sont demeurés !
Aila jeta un coup d’œil, constatant avec soulagement que personne n’avait entendu les paroles hardies de Pardon.
— Gardez donc vos opinions pour vous, cela serait préférable. Voulez-vous que je m’assure que je ne vous ai rien de cassé ?
— Vous savez le faire aussi… C’est gentil, merci ! Mais j’ai déjà palpé et je semble entier !
Aila le reconsidéra une nouvelle fois : il dégageait une telle bonne humeur qu’elle en était communicative. Et tellement de compétences, il paraissait si complet. Ce ne serait pas elle qu’ils choisiraient, mais un garçon comme lui. Un homme, un vrai, pas elle, une gamine…
— Merci, Pardon, vous avez été un extraordinaire adversaire et j’ai pris beaucoup de plaisir à vous combattre.
Pour l’aider à se relever, elle lui tendit la main, qu’il saisit, gardant l’autre sur son estomac malmené.
— Moi aussi ! Dites, si nous nous distinguons tous les deux ou si nous demeurons à Antan, bien que je préfère la première solution, vous finirez de m’apprendre à me battre au kenda, j’ai adoré !
— Si nous restons ici, je crains que cela ne plaise pas à Barou.
— Oui, mais comme nous serons sélectionnés, cela ne posera pas de problèmes !
Elle répondit par un rire sans joie. Comment faisait-il pour paraître si sûr de lui, alors qu’elle doutait si souvent de tout ?
— Si nous sommes choisis tous les deux, je vous le promets !
— Bien ! Vous venez boire un verre à mon réfectoire ?
Il le faisait exprès ou il était quand même un peu bête.
— Je n’imagine pas ma présence au milieu des élèves de Barou comme une bonne idée…
Pardon marqua une pause avant de répondre :
— Vous auriez eu raison il y a trois ans, mais aujourd’hui, la teneur de ce qui s’y échange vous surprendrait. Aubin a beaucoup fait évoluer les mentalités à votre sujet, de façon prudente. L’air de rien, il a réussi à susciter la curiosité et, si l’écurie avait été bâtie différemment, vous auriez bénéficié d’un public tous les soirs. Cependant, je comprends que vous refusiez. Alors, peut-être une autre fois cela vous paraîtra-t-il envisageable ? Au revoir, Aila.
Au loin, elle entendit vaguement Elieu annoncer que tous les candidats seraient reçus individuellement au château, mais elle perdit le reste des propos, médusée par ceux de Pardon. Qu’avait donc pu dire Aubin sur elle sans blesser son père ? Comment avait-il pu créer la curiosité à son sujet ? Et quel intérêt y avait-il le soir pour susciter un tel public autour de l’écurie ? Mais oui, il ne pouvait en être autrement ! Ils auraient voulu assister aux entraînements de kenda entre elle et son oncle !
— Magnifique combat, Aila ! Mais tu m’expliques cet échauffement basique au début ? s’exclama Bonneau.
Son expression dut parler pour elle.
— Ah !… Tu n’as pas désiré l’exterminer tout de suite. Je me demande quand même si ton choix stratégique correspondait aux enjeux. Enfin, après, tu étais la reine ! Cependant, j’ai noté quelques petits défauts à corriger. Viens, on va en discuter.
Il la prit par l’épaule, commençant l’énumération des erreurs en question.
— Dis, Bonneau, maintenant, je t’appelle comment ? l’interrompit Aila.
Il se tut. Le silence se prolongea.
— Comme tu veux, Aila. J’ai été ton père quand tu m’appelais Bonneau. Je le serai encore si tu m’appelles papa.
— Alors, va pour… papa. Je vais devoir m’habituer parce que, jusqu’à présent, je n’avais jamais pu utiliser ce mot.
— Va pour papa, ma chère fille.
Il l’étreignit très fort dans ses bras avant de s’éloigner et reprit :
— S’il te plaît, revenons aux fautes que je t’ai mentionnées…
Aila cessa d’écouter, elle verrait cela demain, mais entendre le son de la voix de Bonneau tout près d’elle la rassurait. Elle se sentit heureuse, entière et complètement vivante ! Quelle que soit la façon dont se termineraient les joutes le lendemain, elle avait beaucoup grandi en une journée et, volontairement, elle chassa l’ombre d’Aubin de son esprit pour profiter du moment. Inutile de se monter la tête avec une histoire triste si les choses s’arrangeaient au final. Il fallait juste attendre.
— Aila, tu m’écoutes ?
— Non, Bonn… papa, mais continue à parler quand même !
Et elle éclata de rire.

En fin de soirée, alors qu’elle brossait Lumière, elle entendit un pas résonner dans l’écurie et découvrit, dans la lumière de sa lanterne, Avelin. Il posa sa lampe sur un support avant de se tourner vers elle.
— Bonneau m’avait dit que je vous trouverais là.
Il affichait toujours ce petit sourire au coin des lèvres, pas vraiment moqueur, mais comme en attente de quelque chose…
— Alors, à part vous défendre comme un animal sauvage avec toutes ces armes, que proposez-vous d’autre ?
— Je peux suivre une piste, effacer mes traces ou en créer de nouvelles, tendre des pièges ou les déjouer, soigner…
— Bien, bien… Mais quand vous avez prétendu que vous saviez tout faire, j’avais imaginé des talents un peu plus personnels…
Aila rougit jusqu’aux oreilles. Comment pouvait-il, juste en une seule remarque, la mettre si mal à l’aise ? Elle répliqua :
— Le genre de talents auxquels vous faites allusion, Prince Avelin, je les réserve à ceux que je choisis et vous n’en faites pas partie.
Elle se mordit les lèvres, c’était sorti tout seul. Que venait-elle de rétorquer à son prince ? Elle cligna des yeux avant de se remettre à le regarder. Il souriait, attendant de croiser son regard pour répliquer :
— Quel tempérament, jeune damoiselle ! Au fait, j’étais venu vous chercher pour vous accompagner devant le conseil qui prendra sa décision à la fin de la journée.
Après une dernière caresse, Aila abandonna Lumière et emboîta le pas du prince jusqu’à la salle du château où se déroulait la réunion. Parmi les membres présents, elle reconnut le frère d’Avelin, avec son air sévère, le mage royal ainsi qu’Hamelin, Elieu, Mélinda et, manque de chance, Barou. Avelin rejoignit Hubert tandis, qu’elle s’installait devant eux. Le prince héritier prit la parole :
— Je suis Hubert, fils et représentant du roi Sérain d’Avotour. Avec mon frère, nous écouterons tous les avis et recommandations du conseil, mais au final, notre choix prévaudra. Aila Grand, vous nous avez particulièrement éblouis lors de ces joutes. Qu’auriez-vous à ajouter pour nous prouver que votre talent mérite une place dans notre équipe ?
Elle comprit immédiatement le sens de la question ; Avelin lui avait fait répéter sa réponse quelques instants auparavant :
— Je ne me contente pas de combattre, sire Hubert, je sais aussi effacer des traces, en créer de nouvelles pour attirer dans un piège. J’ai appris les plantes et je fabrique des onguents pour soulager et cicatriser. Je connais l’organisme humain, je peux détecter des fractures, les réduire, masser des muscles ou des tendons douloureux. Je maîtrise les exercices qui requinquent des hommes très fatigués pour repartir malgré tout. Mon sens aigu de l’observation me permet, à votre demande, de vous décrire ce j’aurai aperçu l’espace d’un instant.
— Intéressant… Tournez-vous. Quels sont les vêtements du mage royal ?
— Il a revêtu une robe violette en soie avec un liseré vert aux manches et au col. À son doigt, il arbore une bague dorée avec l’œil des fées, symbole de notre pays.
— Restez retournée. Que portait-il cet après-midi ?
— Une robe gris foncé, toute simple et son anneau argenté, orné de la lune en croissant.
Elle se douta qu’Orian hochait la tête pour confirmer sa description.
— Très bien. Quelles personnes dans la pièce sont restées telles que ce matin ?
— Vous-même et votre frère avez conservé vos habits de la journée, mais vous avez déposé votre poignard, tandis que le prince Avelin l’a gardé comme s’il comptait ressortir et pas vous. Sire Elieu s’est changé et a passé, sur son pantalon noir, le pourpoint pourpre qu’il affectionne le soir pour son confort. Dame Mélinda a juste ôté sa coiffe et remis un châle sur sa longue robe bleue.
Aila entendait des murmures derrière elle. Elle avait perçu le reproche rapide qu’Hubert avait adressé à son frère. Avant d’entrer au conseil, Avelin n’ignorait pas qu’il ressortirait pour aller chercher quelqu’un, alors qu’il avait lancé la proposition comme si elle n’avait pas été préméditée… Aila avait encore perdu une occasion de se taire. Au point où elle en était, elle ajouta :
— De plus, mon excellente oreille associée à un bon niveau d’analyse me permet de dire que le prince Avelin a trompé tout le monde, sauf le mage royal qui suspectait la supercherie. En revanche, le prince Hubert vient de découvrir la nouvelle fantaisie du benjamin…, conscient que ce n’est pas la première fois et sûrement pas la dernière. Cependant, dans le même temps, il préférerait qu’il arrête de manigancer ses coups en douce…
Aila comprit au silence qui tomba derrière son dos qu’elle avait dépassé les limites de la bienséance due à la famille royale.
— Retournez-vous, Aila, enjoignit Orian, j’apprécie grandement vos talents d’observatrice… Pour quelles raisons ne devrions-nous pas vous sélectionner ?
— Parce que je parle trop, peut-être… Enfin, cela n’a pas toujours été le cas. Hamelin, sire Elieu et dame Mélinda vous le confirmeront… Parce que je suis une fille et que je n’ai que seize ans… Parce que si vous me choisissez, cela posera probablement des problèmes de cohésion d’équipe si je me retrouve avec des personnes comme Hector Plantu.
— Bien. Quels autres concurrents trouvez-vous dignes de faire partie du groupe que nous allons former ?
— Pardon Juste ! Incroyable combattant, rapide, efficace, fin stratège et sans points faibles ou presque.
Elle n’hésita pas non plus pour le suivant :
— Aubin Grand. Encore jeune, mais déterminé. De plus, il progresse de jour en jour.
— Le présentez-vous parce qu’il s’agit de votre ex-frère ? coupa Orian.
— Oh ! non, mage royal, loin de moi cette idée ! Aussi excellent archer que cavalier, sa compétence ne s’arrête pas là. Son tempérament extrêmement posé peut enfin empêcher des esprits irréfléchis de se jeter dans un piège, car il voit loin.
— Bien. Merci pour vos réponses, Aila Grand. Rendez-vous demain à la troisième cloche dans la cour du château.
Aila se retira, certaine d’avoir misérablement échoué, mais, si au moins, elle avait pu sauver Pardon et Aubin, elle aurait servi une noble cause. Quand elle rentra dans la maison, Bonneau leva la tête. Elle lui adressa un sourire triste avant de se diriger vers son lit. Elle n’avait pas envie de parler et il respecta son silence. Elle resta assise un long moment, immobile, le cœur lourd, puis finit par se déshabiller et se coucher pour s’endormir dans un sommeil sans rêves.


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